Purple Magazine
— F/W 2006 issue 6

Charlotte Gainsbourg

Charlotte Gainsbourg

À jamais dans mon cœur
interview by OLIVIER ZAHM
portraits by HENRY ROY 

 

A new dawn : 20 years after Charlotte For Ever, CHARLOTTE GAINSBOURG delivers her second album, entitled 5:55. Eleven soft, sad, intimate and elegant songs: music by Air, words by Jarvis Cocker (Pulp), produced by Nigel Godrich (Radiohead, Beck), and recorded in London and Los Angeles by Beck’s dad, David Campbell. We’ll let her tell you the rest.

OLIVIER ZAHM — Tu as la réputation de ne pas aimer les interviews.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je détestais les interviews, mais depuis je me suis adoucie par rapport à ça.

OLIVIER ZAHM — Qu’est ce qui te faisait les détester ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — J’avais un tempérament très timide. Mes premières interviews datent de L’Effrontée (Claude Miller, 1985), quand il a fallu défendre le film. Pour Paroles et musique (Elie Chouraqui, 1984), mon premier film, je n’avais pas fait d’interviews, ni pour Lemon Incest, ma première chanson en 1985. Je n’étais pas prête pour cela : j’avais quatorze ans avec la mentalité d’une enfant de dix ans… J’étais timide, je n’aimais pas parler.

OLIVIER ZAHM — Etait-ce une réserve spontanée par rapport à l’image très publique de tes parent?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Pendant très longtemps, on ne me posait que des questions sur mes parents et surtout sur mon père… C’était sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt ! Ça me saoûlait ! Quand tu es enfant, tu n’as pas forcément envie de parler de tes parents tout le temps.

DE MOI TU ES L’AUTEUR

OLIVIER ZAHM — D’où te venais cette timidité ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — À cinq ans, je n’étais pas timide. Plutôt rigolote et sans problème, enfin j’espère que je le suis toujours… C’est plus tard que je me suis renfermée…

OLIVIER ZAHM — Comment as-tu vécu ta toute première enfance ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Quand j’y repense, j’ai eu une enfance très normale… Je ne sais plus comment j’ai dealé seule au quotidien avec la célébrité de mon père, je ne m’en rappelle plus. J’ai dû forcément me blinder très vite par rapport aux autres enfants qui m’entouraient. J’ai le souvenir qu’à l’école j’étais agressée en permanence.

OLIVIER ZAHM — À cause de tes parents ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — À l’époque, ils avaient une image très sulfureuse, surtout avec le film de mon père Je t’aime moi non plus (1976), sans parler de ses chansons, de leur duo… C’était une autre époque. J’imagine que cela choquait beaucoup de parents et les enfants répétaient ce qu’ils entendaient chez eux. Ce n’était jamais des trucs très agréables à entendre. Aujourd’hui, tout cela c’est inversé, je n’ai plus que des compliments sur mes parents : c’est les plus merveilleux du monde… Je ne peux pas dire que j’en ai souffert réellement. Parce que j’ai dû me protéger et inconsciemment faire abstraction, car je n’ai plus de souvenirs très clairs. Mais j’ai tendance à enjoliver beaucoup le passé…

OLIVIER ZAHM — Tu as eu une enfance heureuse malgré ces attaques ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Une super enfance ! Une enfance très heureuse ! J’ai des sensations radieuses, des souvenirs précieux m’accompagnent toujours.

OLIVIER ZAHM — C’est une enfance parisienne ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, très parisienne. Mais un Paris d’une autre époque. C’est la rue de Verneuil à un moment où il n’y avait pas de bagnoles. C’est de longues balades au jardin des Tuileries… Et des week-ends à la campagne : on avait une maison de campagne à Cresseveuille en Normandie, pas loin de Houlgate.

OLIVIER ZAHM — Les choses ont-elles changé à l’adolescence de Charlotte ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Après, très vite j’ai commencé à tourner et mes parents se sont séparés. C’est le côté glamour de la vie de mon père que j’ai vécu un temps. Je l’accompagnais, on allait dans des palaces. C’était une vie de luxe. Enfin tu vois ce que je veux dire… Il me gâtait, il voulait me faire plaisir quand il me retrouvait. D’un seul coup, c’était des vacances un peu hors normes. Mais durant ma petite enfance quand mes parents s’aimaient, le souvenir que je garde de notre vie me paraît très normal. On ne voyageait pas ou pas beaucoup, on marchait dans Paris.

OLIVIER ZAHM — Tu allais dans ta famille en Angleterre ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Tous les ans à Londres pour Noël. Ce sont des souvenirs magiques.

OLIVIER ZAHM — Tu parlais Anglais avec Jane ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non. J’ai eu un rapport bizarre avec cette langue parce que mon père ne parlait pas un mot d’Anglais dans les années 70 ! Enfin pas un mot, il ne se débrouillait pas bien, alors ma mère ne nous a pas parlé Anglais à ma soeur et à moi, pour éviter le langage secret entre filles. Elle a fait l’effort de nous parler Français. Ma soeur sa première langue, c’est l’Anglais. Mais parce que c’est la fille de John Barry. Elle est née et a vécu ses deux premières années en Angleterre avant d’arriver en France. Moi je suis née à Londres mais je suis venu tout de suite à Paris. Le Français de ma mère était plein de fautes… Pendant très longtemps je les ai reproduites. Comme dire « Je téléphone untel »… et mon père me reprenait systématiquement : « Non ! Téléphoner à quelqu’un ! »

DÉTOURNEMENT D’MINEUR

OLIVIER ZAHM — Ensuite à peine adolescente tu te retrouves à l’écran…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui très vite.

OLIVIER ZAHM — Tout de suite confrontée à l’image de toi, à cet âge délicat…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Confrontée oui… Mais ça partait quand même d’un désir.

Serge Gainsbourg, Kate Barry, Jane Birkin et Charlotte.

OLIVIER ZAHM — À un moment où l’image de soi est extrêmement problématique.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, c’est vrai mais je ne l’ai pas du tout vécu comme cela. J’étais timide, renfermée, solitaire, tout ce qu’on veut, mais mon image ne m’a jamais posé de problème. En moi-même j’étais bien. Le seul problème qui n’a jamais été grave, c’est que j’ai toujours été complexée physiquement… Je ne pense pas qu’il n’y ait jamais eu un moment où je me sois aimée physiquement (rires).

OLIVIER ZAHM — Complexe qui viens sans doute de ton père, lui qui parlait toujours de sa laideur… Il t’a collé le virus !
CHARLOTTE GAINSBOURG — Il m’a collé le virus… (Rires). D’autant que ma grand-mère était sublime. D’une classe exceptionnelle… Tu ne peux pas savoir ! Une beauté vraiment hollywoodienne. Et ma mère, elle est à tomber à la renverse. Moi, en face d’elles, je me sentais vraiment pas terrible… Pourquoi ils n’ont pas fait mieux ? Ils auraient pu faire mieux ! (Rires) C’est exactement ça, je n’ai jamais aussi bien résumé mon complexe. Sans doute que j’accorde trop d’importance au physique, alors que je ne devrais pas. Cela dit à trente-quatre ans maintenant quand même, ça va mieux et ça va aller de mieux en mieux.

OLIVIER ZAHM — Tu ressembles plus à ta mère qu’à ton père pourtant… Et lui, tu ne le trouvais pas beau ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — À mes yeux si… Très très beau. Quand je revois des photos de lui, je le trouve renversant de beauté, de charme et de tout… Sa timidité, sa pudeur… Tout ce qui ressort de son personnage, de son caractère.

OLIVIER ZAHM — Et son obsession stylistique ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, mais ce n’est pas ça qui me touche. J’attache plus d’importance à son caractère, à ses défauts, à ce qu’il est vraiment.

OLIVIER ZAHM — C’est plus la personnalité de ton père que tu admires que l’artiste Serge Gainsbourg ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Evidemment ses goûts et son talent aussi. Sa musique. Ses films. Ses textes. Bien sûr ! Mais mon père était quelqu’un d’assez exceptionnel. Avec tous les défauts de quelqu’un de très égoïste et mégalo. Enfin bon, normal pour un artiste…

OLIVIER ZAHM — Enfin malgré cette timidité chronique et ce complexe physique tu te retrouves très vite à l’écran dans des films importants de l’époque.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Qui ont eu un certain succès oui.

OLIVIER ZAHM — Des films qui ont incarné la jeunesse du début des années 80.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, ça a marqué un peu une génération. Mais je ne m’en rendais pas compte. Le succès de L’Effrontée de Claude Miller je ne l’ai pas vu. Je suis totalement passée à côté. Et heureusement d’ailleurs… Peut-être que j’aurais eu la grosse tête. Mais j’étais complètement protégée de l’accueil du film.

OLIVIER ZAHM — Tu as quand même eu un César pour ton interpration dans L’Effrontée.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, j’ai été récompensée. Mais c’est un truc que j’ai oublié du jour au lendemain. Je me souviens que j’avais fait le pari que je ne l’aurai pas… C’était un jeu. J’avais ma vie d’écolière et d’ado à mener en parallèle. Je ne tournais que pendant les vacances d’été.

OLIVIER ZAHM — Tu avais quel âge exactement ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Quand Claude Miller est venu me chercher en 1985, j’étais en pension en Suisse et j’avais 13 ans. Pendant le tournage, j’ai eu 14 ans parce que c’était l’été.

OLIVIER ZAHM — Avec L’Effrontée et Charlotte for ever (1986) tu as incarné à ce moment-là l’adolescente française.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Disons l’adolescente parisienne. Pour moi, j’étais juste contente qu’enfin on me reconnaisse moi… Et que ce ne soit pas toujours mes parents qui attirent l’attention. C’est un truc que j’ai un peu rabâché, je ne sais même plus si je l’ai vraiment vécu comme ça… Mais j’étais satisfaite qu’on me reconnaisse par rapport à ce que j’étais et non plus par rapport à mon père. Ça faisait une différence !

OLIVIER ZAHM — Est ce que ton père te poussait dans la voie du succès et de la reconnaissance publique ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non, il était content pour moi. Mais il ne comprenait pas pourquoi je n’étais pas folle de joie d’être en couverture des magazines. Moi je n’en avais rien à cirer. Mais pour lui c’était un vrai truc ! Il adorait la presse. Tous les jours il l’achetait. S’il pouvait être cité quelque part, ça lui faisait plaisir de manière très naïve.

OLIVIER ZAHM — Alors qu’il n’aimait pas la télévision ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Mais si ! Il aimait faire son show à la télé ! Il aimait qu’on parle de lui, ce qui est un peu normal quand tu fais un métier public. Moi je n’avais pas du tout ce désir… Mais j’avais énormément de plaisir à faire les films. Pour moi, les tournages étaient des moments incroyables, comme des vacances. Enfin tu vois, quelque chose de libre et de surprenant, loin des parents…

OLIVIER ZAHM — Comme une sorte de fugue autorisée ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Pendant les tournages, j’étais seule, libre, mais protégée,  entourée d’une équipe et de gens qui m’aimaient. C’était assez incroyable, j’adorais. Mais le plaisir s’arrêtait avec le tournage. Une fois que le film sortait, je ne ressentais plus rien… La suite, les interviews, la promotion, les projections… Ça ne m’intéressait pas.

OLIVIER ZAHM — C’est exactement l’envers de ce qui se passe aujourd’hui. On a le sentiment que les acteurs et les actrices sont obsédés par leur image.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Tu crois qu’une jeune fille de 14 ans va se soucier de son image ?

OLIVIER ZAHM — Aujourd’hui, sans doute !
CHARLOTTE GAINSBOURG — Ah oui ? Moi, j’étais très naïve. Je suis contente de l’avoir été. Honnêtement j’étais bien. J’étais protégée, j’étais dans ma bulle. Et ça m’a permis de passer mon bac en toute tranquillité.

OLIVIER ZAHM — Tu continuais sérieusement tes études ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je n’ai pas arrêté mes études. J’avais besoin d’une structure. C’était un équilibre que je voulais pour moi-même, non une demande de mes parents. C’est moi d’ailleurs qui ai demandé à aller en pension en Suisse. J’avais envie d’un truc très rigoureux. J’ai toujours eu besoin d’un cadre bien précis.

Serge Gainsbourg allumant une cigarette avec Charlotte.

OLIVIER ZAHM — Si on parlait de Charlotte for ever qui est pour moi le meilleur film de Gainsbourg.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Ah oui ! Pour moi c’est Je t’aime moi non plus. Mais je n’ai pas revu Charlotte for ever. Je garde un souvenir du tournage et d’avoir vu le film ensuite. Et puis après mon père est mort et je n’ai jamais voulu le revoir.

OLIVIER ZAHM — Ce tournage a été difficile ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Très, très difficile. Parce que j’avais à la fois tellement envie de le faire, et tellement envie de lui faire plaisir. Et en même temps, il y avait une pudeur entre moi et mon père qui à l’époque me déstabilisait et me mettait très mal à l’aise. J’avais du mal à assumer ce qu’il me demandait de faire.

OLIVIER ZAHM — Tu faisais du cinéma pour échapper à la famille, et ton père t’y replace avec son film.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, ce n’était plus du tout l’échappatoire et les rigolades dont j’avais pris l’habitude… J’avais mon père sur le dos et c’est lui qui menait le jeu. Alors que sur d’autres tournages, je pouvais être qui je voulais. Je suis sûre que si je revoyais le film, je serais touchée.

OLIVIER ZAHM — As-tu appris des choses avec ton père sur le jeu d’acteur ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Sans doute… Mais je suis aussi incapable de dire ce que j’ai appris avec d’autres metteurs en scène à cette époque en tout cas.

OLIVIER ZAHM — Comment as-tu appris à jouer ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je crois que je n’ai jamais eu à apprendre. Je n’ai pas pris de cours. J’ai juste été dans les mains de personnes douées, qui m’ont amené à faire des choses sans que je m’en rende compte. Je pense que j’avais un réel plaisir à être actrice, à le devenir.

OLIVIER ZAHM — Est-ce que tes parents t’ont poussée d’une manière ou d’une autre ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Pas du tout. J’ai des souvenirs d’avoir observé ma mère jouer. De l’avoir aidé à apprendre son texte de temps en temps. De me cacher en la regardant tourner des scènes. J’observais beaucoup toute seule pendant les tournages et je me souviens que je donnais mon avis sur les scènes. J’adorais l’ambiance qui régnait pendant les tournages, cela me plaisait…

OLIVIER ZAHM — Tu te souviens d’un film de ta mère plus spécialement ou pas ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non. Le plus souvent ce sont des tournages dont elle n’était pas hyper fière. Je me souviens vaguement d’un tournage d’un film italien, je sais plus lequel, qui a compté (Bruciati da Cocente Passione, de Giorgio Capitani, ndlr)… Je me souviens aussi d’un film de Patrice Leconte, d’un film de Jacques Rivette, de Pierre Granier-Deferre… Ça a du me donner envie.

OLIVIER ZAHM — Donc l’envie d’être actrice, c’est l’image de ta mère.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui. C’est beaucoup l’envie d’être regardée…

OLIVIER ZAHM — Est-ce qu’il y a eu un déclic ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Peut-être au moment du tournage de La Pirate quand Jacques Doillon avait choisi Laure Marsac qui était une enfant. J’étais un petit peu plus jeune qu’elle, mais je sais que j’ai dû être un peu jalouse. Je me souviens qu’au même moment où ils tournaient La Pirate, nous, on avait fait un petit film en 8 millimètres, avec Lola, la fille de Jacques, mon oncle Andrew et moi. Un film de gangsters. On s’y croyait déjà un petit peu tu vois… (Rires). C’était rigolo. C’était un film de vacances, mais déjà je ressentais une espèce de plaisir à me mettre en scène, à me grimer. J’ai le souvenir aussi de ma sœur Kate qui me déguisait, qui me maquillait. Enfin, c’est plein de petites choses qui s’accumulent.

OLIVIER ZAHM — Une addition d’expériences, mais pas d’école d’acteur ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je sais que j’ai toujours eu des complexes de n’avoir jamais pris de cours. Je crois que c’est Claude Miller, ou mon père, ou mon oncle qui m’ont le plus appris réellement sur le jeu… Mais je ne sais plus très bien ! J’ai l’impression que j’ai appris avec Jacques Villeret aussi. Mais aussi quand j’ai fait du théâtre avec Maurice Bénichou qui était metteur en scène et acteur. J’ai pris ses répétitions comme un cours de théâtre.

OLIVIER ZAHM — Sur la diction, sur le souffle ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, sur le fait de se lâcher un peu, sur le fait aussi de pas être spontanée. Moi, j’avais toujours l’impression qui fallait être naturelle, qu’il ne fallait pas répéter. Qu’il fallait faire tout à l’instinct. Mais au théâtre, tu as deux mois de répétitions et tu rabâches les scènes. J’ai découvert que tu retrouves la spontanéité au bout d’un certain temps après avoir ressassé le truc. Mais je n’ai eu qu’une seule expérience au théâtre.

OLIVIER ZAHM — Tu n’aimes pas le théâtre ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — En fait, j’adore le cinéma. Et je n’ai pas une grande culture théâtrale. Je n’en suis pas à rêver d’un grand rôle classique…

JE DÉRIVE À L’INFINI

OLIVIER ZAHM — Ensuite arrivent les années 90, avec Merci la vie de Bertrand Blier. Un film important qui inaugure une nouvelle décennie en France.
CHARLOTTE GAINSBOURG — J’avais 17 ans je crois et j’étais surexcitée quand j’ai su que Bertrand Blier me voulait pour son film. Je me souviens avoir lu son scénario, je n’avais jamais rien lu de pareil ! C’était un truc assez dingue !

OLIVIER ZAHM — C’était un gros pavé ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Ouais, c’était un énorme truc, incroyable à lire. Et je me souviens de lui comme metteur en scène. Il était très impressionnant et très gentil à la fois. Un chef d’orchestre avec son pupitre : il m’a beaucoup marquée.

OLIVIER ZAHM — Tu as tourné à ce moment-là aussi Aux Yeux du monde d’Eric Rochant.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Cinq petits jours de tournage seulement. Mais c’est là où j’ai rencontré Yvan Attal.

OLIVIER ZAHM — C’est un peu une génération qui se constitue à ce moment-là dans le cinéma français. Une génération d’acteurs et de réalisateurs.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, et c’est vrai que je n’avais jamais tourné avant cela avec de  jeunes metteurs en scène.

Autoportrait de Charlotte Gainsbourg adolescente.

OLIVIER ZAHM — Tu fais alors le choix d’être actrice ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, parce quand j’ai passé mon bac. J’ai fait une année un peu tampon à l’Académie Charpentier qui préparait aux Beaux-Arts. C’était une année géniale où j’ai pu faire que du dessin. Mais au bout d’un moment, il fallait quand même que je fasse un choix entre les études et le cinéma, car je ne pouvais plus dire que je ne tourne que pendant les vacances. À partir de Merci la vie, je peux tourner quand je veux. Mais après, j’ai un vrai trou. Je crois que j’ai un arrêt de deux ans… On me proposait des films, mais je refusait et je n’ai pas travaillé.

OLIVIER ZAHM — Est-ce que c’est dû à la mort de ton père survenue en 91 ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, c’est à ce moment que mon père est mort. J’ai touché le fond.

OLIVIER ZAHM — C’est donc au moment où tu décides d’être actrice que les choses tournent mal…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, professionnellement j’ai un passage à vide pendant cette période. Juste au moment où je me suis dit : « Bon maintenant je suis actrice, je me lance, je suis disponible ». Mais, dans ma vie privée, je suis tombée amoureuse d’Yvan.

OLIVIER ZAHM — Pourtant tu tournes en 1992 avec donc ton oncle, Andrew Birkin, The Cement Garden, un film qui a beaucoup de succès en Angleterre.
CHARLOTTE GAINSBOURG —  Exactement : j’ai eu beaucoup de succès Outre-Manche avec ce film qui est passé inaperçu ou presque en France !

OLIVIER ZAHM — Pourquoi ce décalage ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — En Angleterre, je crois que le livre a été un best seller. J’adore ce film. Autant en Angleterre qu’aux États-Unis, on m’en parle tout le temps.

OLIVIER ZAHM — C’est une histoire de famille intense.
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est une histoire d’inceste axée sur un jeune garçon. La mère meurt, on l’enterre dans la cave et les quatres enfants se mettent à vivre en osmose. Un rapport un peu particulier s’instaure entre la grande sœur que je joue et son grand frère.

OLIVIER ZAHM — À nouveau une histoire trouble, toi qui chantait Lemon incest en duo avec ton père…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui… Et au final il y a une scène d’amour entre frère et soeur. Dans le livre, la police les arrête, dans le film, on nous voit au lit l’un avec l’autre, mais on voit juste la lumière de la sirène de police qui arrive. Ça se termine comme ça.

OLIVIER ZAHM — Avec ce film, tu commences vraiment ta carrière d’actrice, à décider de tes choix ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Avant aussi je faisais des choix !

OLIVIER ZAHM — Rien ne t’était imposé ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non, rien du tout ! Je ne sais plus trop ce que j’ai refusé. Mais c’est vrai qu’à partir du film de Bertrand Blier, mes choix sont beaucoup plus volontaires et conscients.

MORE YES FOR EVER

OLIVIER ZAHM — Ensuite arrivent des films plus avant-gardes, proches du langage de l’art contemporain avec 21 Grams de Alejandro Gonzalez Inarritu et La Science des rêves, le récent film de Michel Gondry. Là, tu t’engages sur un terrain cinématographique moins balisé.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Peut-être, mais comparé à quoi ?

OLIVIER ZAHM — Comparé à l’académisme du cinéma français marqué par Les Cahiers du Cinéma et La Nouvelle Vague, par la littérature et la psychologie amoureuse… par rapport à un cinéma anglo-saxon plus lié à la dimension hybride, violente de l’image contemporaine.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Sans doute, mais je n’ai pas ce recul-là. Parce que je fonctionne sur des coups de coeur avec des metteurs en scène que j’admire.

OLIVIER ZAHM — Quelle est ta vision du cinéma ? Qu’est-ce qui te guide aujourd’hui dans tes choix ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est totalement subjectif. Ce sont des metteurs en scènes que j’aime et dont les films me touchent.

OLIVIER ZAHM — Ce n’est pas un rapport à l’époque ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non, je ne me repère pas comme ça… Je n’arrive pas à remettre les films dans leur époque. Pour 21 grams, j’avais vu Amours chiennes que j’avais adoré, c’est aussi simple que ça. Même si c’est effectivement un cinéma très moderne, ce n’est pas ce qui m’a poussé à le faire, je ne fais pas attention à cela. J’étais tout aussi heureuse de faire Ma Femme est une actrice d’Yvan Attal que 21 Grams. Plus heureuse d’ailleurs !

OLIVIER ZAHM — Dans Ma Femme est une actrice, tu joues avec la représentation de ta vie privée. Avec le personnage que tu as toujours été, dés l’enfance, prise entre la fiction et la réalité. Avec la dualité de ton identité privée-publique.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, et Yvan a vu ça et a utilisé cette dualité en moi… Il a su en jouer, s’amuser avec ça, parce que le film reste une comédie.

OLIVIER ZAHM — C’est un risque aussi de mettre son couple en scène. Même si l’histoire est fictive, elle participe d’une dynamique réelle de votre relation mari-femme prise entre fiction et réalité. C’est son initiative ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Yvan Attal avait écrit un autre scénario avant, mais quand il a raconté le projet de Ma Femme est une actrice à Claude Berri, il a voulu qu’Yvan se lance immédiatement. Il l’a écrit très vite. Moi, j’avais la trouille… Je lui faisais entièrement confiance mais j’étais inquiète… Je n’arrive plus à me souvenir de quoi au juste. Maintenant je suis tellement heureuse du film que je me demande bien pourquoi j’avais peur. Peut-être que les gens pensent qu’on se prenait trop au sérieux, qu’on y est trop narcissique… Le film a effacé toutes les inquiétudes que je pouvais avoir.

OLIVIER ZAHM — Pour finir avec ton parcours d’actrice, aujourd’hui ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — J’ai trois films à sortir en même temps… Il y a La Science des rêves, le film de Michel Gondry que j’adore. Et puis The Golden Door, un film d’un réalisateur italien, Emanuele Crialese. Enfin j’ai fait un film d’Éric Lartigau avec Alain Chabat. Ces trois films vont sortir les uns à la suite des autres. C’est dommage parce que je me dis que les gens au bout d’un moment vont en avoir ras le bol… (rires). Et j’ai en projet le nouveau film de Todd Haynes sur la personnalité du mystérieux Bob Dylan.

Serge Gainsbourg invité d’Yves Mourousi au Journal de 13h sur TF1, présentant “Lemon Incest”, 1985 (photo Laurent Rebours / Sipa)

OLIVIER ZAHM — Et tu as trouvé le temps de faire un album, le premier depuis Charlotte for ever…
CHARLOTTE GAINSBOURG — On m’a donné le temps et les moyens de faire cet album entre les tournages, de manière luxueuse, étalée sur une année. En m’y mettant, en m’arrêtant, en prenant le temps. On a dû avoir six ou sept séances d’enregistrement !

OLIVIER ZAHM — D’où te vient cette envie soudaine de chanter après vingt ans ?
CHARLOTTE GAINSBOURG —  Quand j’ai fait ma première chanson “Lemon incest”, j’avais douze ans. C’était un seul titre dans l’album de mon père Love on the Beat. J’étais inconsciente. J’adore cette chanson. C’est une de mes chansons préférées, mais j’entends plus la voix d’une enfant. Après il m’a écrit un album juste pour moi Charlotte for ever, mais là encore, je sors à peine de l’adolescence, j’étais chaperonnée par mon père. J’étais plus qu’heureuse d’être entre ses mains de compositeur et musicien, mais ce n’était pas moi qui décidait de faire un album. C’était lui qui gentiment m’écrivait un album. Je ne lui ai rien demandé…

OLIVIER ZAHM — Ça te faisait plaisir de chanter ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Très plaisir… Mais je n’étais pas vraiment impliquée, c’était cinq ou six jours d’enregistrement. C’était génial d’être dirigée par mon père, il était vraiment comme un metteur en scène dans un studio. Il dirigeait de manière très, très précise. Mais voilà, j’étais entre ses mains pendant six jours et ça s’arrêtait là. Ensuite mon père est mort. Et je me suis dis que la chanson c’était fini pour moi ! Que ce n’était pas légitime pour moi d’être dans la musique. Ce n’est pas mon métier, je ne suis pas chanteuse. Je l’ai fait grâce à lui, mais voilà… C’était comme si je n’avais plus le droit de le faire, comme si j’étais interdit de chanter.

OLIVIER ZAHM — Mais tu as eu d’autres expériences musicales avant cet album avec Air.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, mais des petites expériences accidentelles… Il y a eu un film qui s’appelait Love etc. de Marion Vernoux où on m’a demandé de chanter sur le générique. J’étais contente de le faire. Et puis un jour, peut-être en 94, Madonna m’a demandé si je voulais bien qu’elle utilise ma voix. C’était une réplique de The Cement Garden où  je parle des filles et des garçons qu’elle a voulu utiliser comme introduction d’une chanson. J’étais hyper contente. À partir de ce moment, je me suis dit : « Ah peut-être que… » L’idée de chanter me reprenait…

OLIVIER ZAHM — Ça a été un déclic d’entendre ta voix ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui, je trouvais que ma voix allait bien sur son morceau. D’accord, ce ne sont que des paroles d’introduction et c’est elle qui chante (“What it feels like for a girl”, 2000, ndlr ). Je n’ai pas même parlé avec elle. Je ne l’ai pas rencontrée. On a juste discuté au téléphone trois minutes. Elle m’a fait envoyer le titre. J’ai écouté et j’ai dit : « Merci beaucoup » (rires). À partir de ce moment-là, j’ai été contactée par des maisons de disques.

OLIVIER ZAHM — Tu avais envie d’un nouvel album ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je jouais un peu au chat et à la souris. J’avais envie mais je savais pas de quoi, ni avec qui. J’avais écouté un album de Portishead que j’adorais. Je les avais rencontrés, mais je n’étais pas assez volontaire. J’attendais que les choses se fassent peut-être un peu malgré moi, je ne sais pas… Il y a eu aussi Etienne Daho qui m’a demandé de chanter en duo sur son album Réévolution (2003). À partir de là, ça devient un tout petit peu plus sérieux… Après, c’est un hasard de circonstances.

OLIVIER ZAHM — Dans quelles circonstances exactement as-tu rencontré Jean-Benoît Dunkel et Nicolas Godin de Air ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je les ai rencontrés à un de leurs concerts et ils m’ont dit backstage qu’ils avaient écouté la chanson de Love etc., et que ce serait bien de faire un disque avec moi. Au même moment j’adorais leur musique, comme Radiohead. Voilà c’est un de ces hasards très heureux.

OLIVIER ZAHM — C’est plus une sensibilité commune qu’un véritable hasard, non ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Pourtant j’ai été hésitante pendant très longtemps. J’avais aussi un problème de paroles, je ne savais pas comment faire pour les textes. Le problème des textes m’a beaucoup ralentie

OLIVIER ZAHM — Tu ne voulais pas les écrire ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — J’ai fait quelques tentatives peu convaincantes. C’est Jarvis Cocker qui a finalement écrit la plupart des textes qui tournent autour de la nuit, de la tristesse, de la solitude. Five Fity Five, titre de l’album, c’est l’heure où la nuit glisse vers le jour.

OLIVIER ZAHM — Pourquoi ce problème d’écriture, est-ce l’ombre de ton père toujours écrasante ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je ne voyais pas comment c’était possible de pondre moi-même des textes. Ni à qui demander, parce que je devais trouver quelqu’un que j’adore autant que mon père… Et un album en Français, je ne pouvais pas… J’avais peur d’une copie du style de mon père. Il n’y avait personne qui me paraissait évident en France. Autant la musique de Air, ça me paraissait clair, autant les paroles je ne voyais pas.

OLIVIER ZAHM — Quel a été le déclic ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je me souviens d’un dîner avec Nicolas, Jean-Benoît et Yvan où ils m’ont dit : « Mais Charlotte, un album ça se fait dans l’instant ! Il faut arrêter de gamberger, d’avoir peur ! Arrête de te poser toutes ces questions ! » Donc, au début on est allé au studio sans avoir résolu le problème des textes. J’avais des envies. Je voulais des évocations nocturnes, un peu comme dans La Nuit du chasseur, dans Shining, ou dans Le Bal des vampires. Pas d’images précises, juste des impressions, l’isolement, les cauchemars d’enfance, le rêve…

OLIVIER ZAHM— C’est-à-dire qu’il y avait la trame mélodique et poétique, mais pas les paroles ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Jarvis Cocker est arrivé et a repris les premières chansons écrites par Air. La chanson qui donne son nom à l’album, “Five Fifty Five”, a d’abord été écrite en Français par Air et reprise par Jarvis en Anglais. Même chose pour la chanson “Beauty Mark”. Le troisième morceau, “Telle que tu es”, est le seul à être resté en Français. Le quatrième morceau n’a pas été retenu.

OLIVIER ZAHM — Et le reste ce sont des textes de Jarvis ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Jarvis est venu à mi-chemin.

OLIVIER ZAHM — C’est une belle idée de lui demander, lui qui fait le pont entre Paris et Londres comme ta mère l’a fait.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Oui c’est vrai. J’aime beaucoup son état d’esprit, ses tournures, son écriture. J’avais besoin d’admirer les textes. Je ne voulais pas juste des textes “potables”. Mais il y a aussi Neil Hannon, le chanteur de Divine Comedy, qui a apporté des choses au début de l’album.

OLIVIER ZAHM — Pourquoi est-il intervenu ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Quand on a été un peu dans la panade avec les textes, c’est un ami de Nigel et il est venu nous dépanner un peu. Mais il n’avait pas non plus beaucoup de temps.

Charlotte Gainsbourg

OLIVIER ZAHM — Et ta voix… Comment as-tu travaillé ta voix ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’était délicat au début. J’ai une toute petite voix, je n’osais pas chanter, je sentais que j’avais la voix qui tremblottait avec le trac… Il m’a fallu un an pour l’apprivoiser, pour parvenir à quelque chose dont je sois suffisament fière, en travaillant et retravaillant les chansons entre les tournages. Voilà, je suis très laborieuse.

OLIVIER ZAHM — Et tu es contente du résultat ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est drôle parce que je peux être fière de certains films, mais ce n’est pas moi. J’ai été l’objet de quelqu’un, j’ai juste fait mon travail le mieux possible. Avec cet album, je sens que même si je n’ai pas écrit les musiques et les textes, c’est comme un portrait intime. C’est totalement moi !

NO LEADER NO DEARLER

OLIVIER ZAHM — Est-ce que tu te considères comme une icône de mode ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non !

OLIVIER ZAHM — Mais pourtant tu l’es. Tu fais partie des rares actrices françaises qui ont un style personnel, reconnu à l’étranger.
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je ne le vois pas du tout. Mais pas du tout ! Quand je revois des photos de moi il y a quinze ans (pas des photos de tournages), j’ai honte de ce que je me mettais sur le dos. J’ai toujours eu un goût pour les vêtements, mais je ne me vois pas incarner un style quelconque. Je sais ce que j’aime et ce que je n’aime pas, mais cela n’a rien à voir avec la mode… Je n’ai rien d’une « icône de Mode » .

OLIVIER ZAHM — Et poutant tu intéresses le monde la Mode et les créateurs pour ton style, et pas simplement parce que tu es une actrice de talent avec des parents célèbres. Cela ne manque pas aujourd’hui…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Mais alors, c’est quoi mon truc ? Je m’habille toujours pareil !

OLIVIER ZAHM — C’est à toi de me le dire…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Moi je fais avec ce que je suis… Je n’ai pas de formes ! Je ne suis pas féminine ! Je n’ai pas de plaisir à m’habiller comme une gonzesse qui aime à se mettre en valeur. Je ne suis pas dans une recherche de style le matin quand je m’habille… J’ai plus l’impression d’essayer d’être passe-partout. Et puis j’aime bien les vêtements qui datent. J’ai toujours eu un penchant adolescent pour les Puces. J’aime bien que les habits aient vécu, qu’ils aient un passé, une patine.

OLIVIER ZAHM — Mais cette discrétion ou cette légère transparence dont tu parles, c’est justement ce qui attire. Par exemple, on aime que tu ne sortes pas avec le dernier sac d’une marque de luxe.
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est l’influence de ma mère qui a marqué mon adolescence et qui reste mon modèle. Elle reste ancrée dans le truc où tu te fous totalement de ce que tu portes, avec un jean, un vieux t-shirt et des baskets blanches. Mon modèle de beauté absolu, c’est elle ! J’ai eu du mal à lâcher le côté androgyne.

OLIVIER ZAHM— Ton père n’a pas compté en matière de style ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — J’aime bien, comme lui, les uniformes, et m’habiller toujours pareil, ne pas avoir à réfléchir. Ça a dû me marquer qu’il ait toujours porté ses jeans, ses Repetto et ses chemises. C’était lui ! Et moi j’avais besoin aussi de sentir cette constance.

OLIVIER ZAHM —Mais tu es beaucoup plus féminine maintenant. Tu portes robes et talons…
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est Yvan qui m’a dit un jour : « Arrête avec tes jean-baskets, ça me saoûle ! » (rires). Le côté post-adolescente a fini par le fatiguer…

OLIVIER ZAHM — Tu ne suis pas la Mode de façon extrêmement précise ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je connais très mal la Mode.

OLIVIER ZAHM — Pourtant on te croise dans certains défilés de créateurs…
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est vrai qu’il y a une personne que j’admire vraiment : c’est Nicolas Ghesquière chez Balenciaga. Je lui fais une confiance aveugle. Il est très « classieux » !

OLIVIER ZAHM — Pourtant ce n’est pas une mode très facile à porter. C’est très serré, près du corps, saillant et très dessiné…
CHARLOTTE GAINSBOURG — C’est fait pour les filles plates. C’est vrai que parfois c’est un peu étriqué…

OLIVIER ZAHM —  Finalement, la Mode pour Charlotte ne compte pas beaucoup ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non ! Et j’ai beaucoup de plaisir quand même à m’habiller aujourd’hui. Dans les grandes occasions, genre Cannes ou les Césars, j’aime mettre une robe exceptionnelle, m’habiller comme “une vraie fille”. Mais ça ne fait tellement pas partie de mon quotidien. Et puis, je sors rarement…

OLIVIER ZAHM — Et tu vas sortir plus ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Non (rires).

OLIVIER ZAHM — Tu attends que tes enfants grandissent ?
CHARLOTTE GAINSBOURG — Ils sont tout petits, trois et neuf ans, et j’ai envie qu’ils le restent le plus longtemps possible.

OLIVIER ZAHM — Mais on aimerait te voir plus souvent dans des soirées…
CHARLOTTE GAINSBOURG — Je ne sais pas danser… Je ne bois pas trop et j’ai arrêté de fumer. C’est très ennuyeux pour moi de sortir. Enfin bon, je peux boire comme un trou (rires). Mais ce n’est pas dans mes habitudes…

 

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F/W 2006 issue 6

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